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  • Soin

    Réinventer le soin de la personne et l’attention à ses proches

    Lire la suite Source : www.mnd.espace-ethique.org Intervention tirée de l’Université d’été Éthique, Alzheimer et maladies neurodégénératives 2017, organisée à Lyon les 11 et 12 septembre, par l’Espace éthique/Maladies neurodégénératives et l’Espace éthique/Île-de-France ...

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    dimanche, 19 novembre 2017
  • handicap

    Vieillissement et handicap

    La vieillesse est très souvent représentée comme un handicap. Après avoir exploré cette représentation, les auteurs s’arrêteront sur les situations où apparaît une source de dépendance spécifique : la démence. Dans un premier temps sera alors développée la reconnaissance de ce handicap par la famille, puis par les institutions sanitaires et sociales. Dans un second temps seront repris les principa ...

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    lundi, 23 octobre 2017
  • b2ap3_thumbnail_soin.jpg

    Éléments pour une pratique du soin relationnel en accueil de jour gériatrique

    En positionnant le patient comme un sujet acteur et en mobilisant son potentiel, les professionnels en gériatrie soutiennent le processus d’individuation du patient. Ainsi le soin au quotidien peut-il aider celui-ci à prendre conscience de soi et à se projeter dans un devenir. Le soin est ici à considérer, par le biais du geste infirmier, comme une présence attentive et lucide qui confère au lieu ...

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    lundi, 25 septembre 2017
  • conjugalité

    Conjugalité et maladie d’Alzheimer

    Qu'est-ce qui se joue de particulier lorsqu’une maladie neurodégénérative type Alzheimer est diagnostiquée à la personne qui nous est le plus proche : notre conjoint ou partenaire de vie ? Certaines des observations et des remarques développées dans cet article se retrouvent également lorsque la personne qui est diagnostiquée est un parent ou un ami de longue date, mais il y a des enjeux spécifiqu ...

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    mercredi, 06 septembre 2017
  • Groupe de formation

    Le syndrome de l'aidant épuisé

    Les aidants de personnes atteintes de maladies telles que la maladie d’Alzheimer s’épuisent. La pratique de groupe de formation de soutien a permis de mettre en lumière plusieurs points communs avec ce que D. W. Winnicott a nommé la préoccupation maternelle primaire. Les échanges avec des aidants montre un état de sidération que le groupe de formation peut contenir et accompagner. Pourtant d’autre ...

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    vendredi, 25 août 2017
  • Psychanalyse du sujet vieillissant

    Auprès de jeunes adultes, voire d’enfants, souffrant de conflits névrotiques, les psychanalystes sont habitués à rechercher l’origine des troubles névrotiques dans la réactivation d’un conflit précédent. La découverte et la compréhension du passé leur permettent d’éclairer la conflictualité d’aujourd’hui à partir de l’analyse du transfert ; ils proposent une compréhension selon une perspective gé ...

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    samedi, 20 août 2016
  • Repos

    Les structures d’hébergement à long terme pour personnes présentant une démence : un monde de silence, mais aussi un monde d’inactivité !

    Il a été montré que l’engagement dans des activités quotidiennes a un effet bénéfique sur la qualité de vie des personnes présentant une démence et vivant dans une structure d’hébergement à long terme. De même, la réalisation d’activités quotidiennes même légères, et donc une réduction de la sédentarité, peut avoir un effet positif sur l’état physique de ces personnes. Et pourtant, les structures ...

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    dimanche, 14 août 2016
  • © http://www.generationscroisees.org

    La réminiscence, ou l’art du souvenir

    La réminiscence, ou l’art de se souvenir, fait partie des prises en charge non médicamenteuses de la maladie d’Alzheimer et des maladies apparentées. La maladie d’Alzheimer est une maladie neurodégénérative évolutive touchant principalement la mémoire et abîmant, au fur et à mesure, la création de souvenirs récents jusqu’à la conservation des souvenirs anciens. Dans cette perspective, les ateliers ...

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    lundi, 20 juin 2016
  • alzheimer-Lee-Newman

    Ce que nous enseignent les malades d’Alzheimer sur notre vie psychique

    La fréquentation des malades d’Alzheimer, avec l’observation de leurs défaillances, conduit à une réflexion générale sur des questions telles que :- Quel est le rapport entre la pensée et le cerveau?- Quelle représentation concevoir de l’existence, mais aussi de l’articulation de différents registres psychiques, qu’il y a lieu de caractériser pour comprendre les phénomènes cliniques observés?- Que ...

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    mardi, 26 avril 2016
  • mots2

    Conséquences de l’âgisme sur les attitudes de soin

    L’âgisme (c’est-à-dire l’ensemble de nos stéréotypes négatifs concernant les personnes âgées) a de nombreuses conséquences négatives tant pour le patient âgé lui-même qu’au sein de la relation entre le patient et le personnel soignant. Nous aborderons dans le cadre de cet article quelques éléments de littérature illustrant les conséquences de l’âgisme sur les attitudes de soins.Lire la suite http: ...

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    vendredi, 18 mars 2016
  • eros-thanatos

    Actualité de la théorie narcissique de la vieillesse

    Lorsqu’au siècle dernier Claude Balier a publié l’article historique intitulé : « Pour une théorie narcissique de la vieillesse », cette dernière restait encore largement une question personnelle, pour ne pas dire privée. Aujourd’hui où le vieillissement intéresse toutes les structures de nos sociétés occidentales, le narcissisme continue d’en occuper sans conteste le premier plan. ...

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    jeudi, 28 janvier 2016
  • care

    Le sens du soin en gériatrie

    Tout le monde a le droit de bénéficier des meilleurs soins d’accompagnement possibles jusqu’au bout. C’est pourquoi il est temps de revaloriser (autant l’image dans le grand public que sur un plan financier) tous les métiers qui garantissent ce care en gériatrie et qui l’assurent tous les jours dans des conditions souvent extrêmement difficiles. Ce sont tous ces soignants qui assurent l’humanité d ...

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    lundi, 11 janvier 2016
  • Atelier Carte Blanche ®

    Une approche thérapeutique relationnelle : Le dispositif groupal Atelier Carte Blanche

    Le  dispositif  Atelier  Carte  Blanche® s'inscrit  dans  une  approche  thérapeutique  non médicamenteuse.  Il  propose  une  médiation  groupale  à  partir  de  cartes  à  jouer  (10  cartes thématiques  et  7  cartes  émotions  dont  une  carte  b ...

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    lundi, 28 décembre 2015
  • Une proposition innovante d’hébergement pour personnes âgées présentant une « démence » : Vivre à la ferme ?

    Il existe un large consensus sur le fait que l’organisation et le fonctionnement actuels de la majorité des structures d’hébergement à long terme pour personnes âgées, en particulier celles qui accueillent des personnes présentant une « démence », ne favorisent pas leur bien-être (physique, psychologique, et social) et leur qualité de vie. Il y a donc un grand besoin de structures d’hébergement in ...

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    mardi, 08 décembre 2015
  • ehpad

    L’entrée en EHPAD : Focus sur l’instant T …

    Entrer en Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes (EHPAD)... Quitter   son   voisinage,   ses habitudes,  sa  maison,  son  fauteuil  à  côté  de la fenêtre donnant sur le verger, sur ce beau cerisier   qui   a   abrité   tant   de   repas   en ...

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    mercredi, 25 novembre 2015
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Des chutes en abîme, une chute en cache une autre...

par le dans Autre
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chute-mini« La chute corporelle appelle deux cliniques attentives et complémentaires : médicale et psychologique. La chute prend un sens et une tournure particulière aux abords de la cinquantaine et dans les autres étapes successives du vieillir. Elle survient et fait balance, en un écho singulier et spécifique entre les chutes passées (et surtout les toutes premières de l’existence) et les probables chutes à venir dont la redoutable « toute dernière » bascule finale. La chute fait signe, révèle, impose ou préfigure. Elle est butée qui invite (ou rebute) à s’engager plus sûrement, plus clairement dans un travail du vieillir et à se repositionner en parcours de vie. Elle peut être risque de destruction mais surtout opportunité d’un dégagement symbolisant et acquisition d’un sentiment de portance. »

Catherine Roos, psychologue clinicienne en services hospitaliers, en centre de prévention, et chargée de cours à l’Université Lyon II, nous livre un regard et un éclairage passionnants sur « les » chutes...

 

guillemetsElle a quatre-vingt-quatre ans, une robe sombre et coquette sous un gilet noir, des cheveux teints foncés encadrant un visage toujours en mouvement. Elle fait sans âge avec quelque chose d’une petite fille égarée sur le chemin de la vieillesse et qui s’excuse d’être là. Elle est attrapée dans cet entretien et le regrette déjà. À ma question « qu’est-ce qui vous amène, que s’est-il passé ? », là où j’attends un récit de trébuchement, d’entravement, de chute, elle me saisit par : « Ce sera vite expliqué, j’ai perdu mon mari il y a trois ans ».

Elle a soixante-trois ans, assise très droite sur son fauteuil roulant. Sa tenue sombre et stricte fait ressortir sa chevelure blanche et un visage ridé et fin. Son bras en écharpe et ses bas de contention clairs finissent de contraster avec son élégante et vive apparence. Elle me décrit la chute qui l’a laissée à terre il y a trois semaines de cela… le SAMU, les urgences et enfin son admission dans l’hôpital. Elle explique l’impact de la chute : son bras et sa jambe cassés, sa douleur physique intense, la chirurgie, nécessaire et, sans perdre de temps, enchaîne sur ses soutiens externes actuels : un gendre et un petit-fils précieux. Car « elle n’a plus personne ». Son mari est décédé il y a quelques années. « Le drame de sa vie » c’est le décès de sa fille emportée par un cancer du poumon, il y a un an, à peine. Le lien à cette enfant était fort. D’ailleurs était-elle encore l’enfant et elle la mère dans leurs rôles qu’elle disait s’être « interversés » ? Est-elle vraiment morte celle à qui elle dit parler tous les soirs ?

I-Am-Winter-Surreal-Photography-by-Martin-StrankaElle a quarante-neuf ans. Elle est face à moi, ses yeux gris clairs embués de larmes plantés dans les miens, dans un douloureux agrippement de mouchoir…elle m’a assénée dès les premiers instants, en se laissant tomber durement dans le fauteuil du patient : « je suis venue vous voir…c’est l’histoire d’une rupture ». La bascule ? Il y a quelques mois, après « silence portable et SMS », en moins d’une heure « Il » lui a martelé répétitivement (comme pour s’en convaincre lui-même, souligne-t-elle) la rupture, le plus jamais, d’autres projets, le retour aux raisonnable famille et familier sécuritaire. Elle précise avoir alors ressenti, dans son corps, les coups des mots, la brisure, le KO debout… Elle dit s’être levée, être sortie, puis en partant s’être retournée pour… le talon de sa botte a ripé, bêtement fauchée, envirgulée dans l’espace, dureté du sol déjà là, douleur intense, honte, à terre, à peine blessée, vite ressaisie et relevée… hématome à la cuisse et gros bleu à l’âme, la cassure du lien inscrite dans l’espace ? Marquée dans le corps. « Un peu plus c’était la cassure des vieux, le col du fémur » ajoute-t-elle avec un humour rageur.

Quelques phrases saisissantes, cueillies dans ces divers récits de chute : « Je suis tombée par mes propres moyens »; « Le plus terrible dans la chute est de ne pas pouvoir pour la première fois se relever seule »; « Je me suis relevée déjà vieille ».

Au fil des années, une sensibilité inscrite dans l’histoire personnelle, sûrement, et une position de psychologue clinicienne, en centre de réadaptation hospitalier et en centre de consultations, m’ont mise en écoute attentive de ces sujets « milieu de vie » ou vieillissant ou déjà plus vieux, qui mettent en mots, phrases laconiques ou reconstructions plus détaillées la brutalité d’un accident ou plutôt d’un « déjà évènement » qu’ils ont en commun d’avoir vécu : une chute physique.

LES DEUX APPROCHES CLINIQUES ATTENTIVES ET COMPLÉMENTAIRES

L’organisation Mondiale de la Santé a donné sa définition du phénomène : « la chute est la conséquence de tout évènement qui fait tomber le sujet à terre contre sa volonté ».

Depuis quelques années les recherches et publications se multiplient à propos de la chute des sujets vieillissants (seuil de risque à cinquante ans) essentiellement dans une perspective médicale. Les chutes représentent un problème de santé publique majeur (car plus grave qu’on ne le croit en nombre, en coût, en conséquences). Il s’agit d’un évènement fréquent et sa gravité dépasse bien souvent les conséquences traumatiques initiales. La chute concerne tous les partenaires du soin, chacun dans son champ d’expertise, dans une interprofessionnalité et une continuité de soins. La chute peut être l’objet d’un travail à plusieurs niveaux : avant la chute en prévention primaire, après une première chute ou des chutes à répétition en prévention secondaire. Elle appelle quand elle survient une intervention la plus précoce possible : aider le sujet à dépasser ce traumatisme et sa peur par l’écoute, la présence porteuse, la réassurance, la valorisation, la stimulation, un accompagnement « mamaïsant » (F.Dolto 1985) conduisant à la remise debout physique et psychique.

Certaines personnes présentent de grandes difficultés pour « s’en relever ». L’existence d’un authentique « syndrome de l’après chute », où coexistent chutes à répétition, restriction de l’activité, troubles psychiques et une peur de rechuter, représente un facteur important de morbidité et de perte d’autonomie (Moulias 2000,2004). La fréquente répétition de la chute pose aussi question. Pour la clinique médicale, trois éléments ont une valeur pronostique essentielle :

  • Le sujet a-t-il pu se relever seul ?

  • Est-il resté à terre plus d’une heure ?

  • A-t-il présenté plusieurs chutes ?

Face à un sujet « chuteur » il convient d’abord d’investiguer et de repérer les facteurs favorisants et précipitants : les facteurs de risques intrinsèques (liés à une pathologie, au vieillissement et à ses déficits possibles : auditifs, visuels, cognitifs, de l’équilibre, de la force musculaire) et les facteurs de risques extrinsèques (obstacles, toxicité médicamenteuse, environnement). Sont repérées des chutes symptomatiques, des chutes accidentelles, des chutes appels ou chutes symboles, des chutes symptômes. La dimension psychologique intervient souvent autant dans les causes que dans les conséquences des chutes (état de peur, d’anxiété, état dépressif). Bien classé dans les motifs d’hospitalisation (plus de 30%), cet accident est (trop) souvent banalisé comme si la chute et le vieillissement étaient écho l’une de l’autre. Un nombre respectable de chutes échappe toutefois à la compréhension immédiate et survient sans « cause chutogène » repérable. Le féminin est enfin majoritairement représenté dans les chutes, tout comme dans le vieillissement : durée de vie oblige ?

Auprès du sujet chuteur et blessé, deux approches cliniques peuvent se télescoper, mais le plus souvent s’articuler et donc se renforcer :

  • Celle qui prend en compte le corps fonctionnel, celui de la santé où les symptômes sont des signes qui présupposent des causes et permettent d’identifier telle maladie ou telle évolution.

  • Celle qui prend en compte le corps comme lieu de jouissance et de souffrance où les symptômes sont des signes langagiers, une manière de dire à quelqu’un quelque chose de cette souffrance ou de cette jouissance.

L’objectif est de maintenir un espace où se porte l’intérêt pour l’historicité et le récit des patients. Qu’au-delà de l’im - pact corporel, des maux du corps, se retrouvent les mots, afin de soutenir leur effort pour intégrer, dans l’histoire singulière de leur vie, l’épreuve bouleversante, désorganisante et même désubjectivante qu’ils ont traversée. Comment comprendre les mécanismes psychiques qui contribuent à déséquilibrer et à faire chuter certains sujets à peine vieillissants et ceux rattrapés par la vieillesse ? Que comprendre de la place de la chute dans la trajectoire et le parcours de vie ? Quels symptômes, fantasmes, mécanismes de défense viennent se greffer autour de cet évènement ? À quelles conditions « le moi » peut-il vivre debout sa seconde moitié de vie et le temps des derniers pas, dans un relatif équilibre physique et psychique ?

LE RÉCIT ÉCLAIRANT LA CHUTE COMME « DÉSACCORD D’ÂGE »

« Que vous est-il arrivé ? ». Cette question invite le sujet au récit de l’« accident » chute et à la construction après (le) coup de ce qui alors peut peut-être devenir « évènement » reconnu, désigné, inscrit dans une temporalité, une histoire. Le récit, les grands thèmes qui s’y associent immédiatement, les affects et les fantasmes qui infiltrent le discours, les postures attitudes et mouvements qui sous-tendent les paroles, le vécu actuel ici et maintenant, la prise de sens ou non de l’évènement au fil des jours en fonction d’un avenir possible, sont autant d’éléments qui amènent à croiser chute, rupture et traumatisme de manière plurielle et singulière. Dans ces récits, la sémantique est riche : chuter, tomber, s’étaler, s’affaler, se scratcher, se tomber, « je me suis tombée », s’effondrer, s’écrouler, se ramasser, se casser la gueule, s’écraser, etc.

Manipulation-by-Martin-Vlach-54346565Le mot chute vient de l’ancien français « cheute » et constitue le participe passé du verbe choir. Il désigne avant tout « le fait de tomber, de perdre l’équilibre, d’être entraîné vers le sol », notion de perte, de mouvement acte, de subi passif, de retournement sur soi-même. Les équivalents du mot chute en font ressortir la violence, le saisissement, la rupture. Le mot chute peut signifier « tomber plus bas », baisser, diminuer de valeur. Le sens glisse là vers l’idée de décadence avec la forte connotation morale qui s’y attache : déchéance, faute, péché. Une autre acception éclairante est celle de l’action de se détacher de son support naturel, de devenir caduque (cado, cadere). Enfin une autre signification doit être retenue avec l’idée de partie qui termine, de fin (chute d’une phrase), ce sens peut aller jusqu’à celui de la mort entendu dans le mot « tomber » et sa résonance avec la tombe. Ces différents sens condensent mouvements et forces antagonistes activité/passivité, mouvement « vi(e)olent »/ mouvement de mort.

La chute dans l’instant est insaisissable, même si la personne affirme avoir gardé à ce moment là « toute sa connaissance ». Le choc et la douleur corporels vont redonner un contour, une limite au moi. Après, le sujet se demande : « Qu’est-il arrivé ? ». Histoire sans paroles mais avec maux, peu conjugable au présent, c’est un acte déjà fait. La chute fait mal, elle n’est jamais normale, banale ni à banaliser. Fracturante ou non dans le corps elle effracte toujours la psyché. La chute est chaque fois un « désaccord d’âge ». Une chute aurait-elle le même impact et la même résonance quels que soient l’âge et le temps de vie dans lesquels elle survient ? L’enfance, l’adolescence, l’adulescence, l’âge mûr, le milieu de vie, les différents âges du vieillissement ? Nous faisons l’hypothèse qu’elle prend un sens et une tournure particulière aux abords de la cinquantaine, et dans les autres étapes successives du vieillir. Elle survient là et fait balance, en un écho singulier et spécifique, entre les chutes passées (et parmi elles, les premières) et les probables chutes à venir, dont la redoutable toute dernière. S’imposerait-elle, alors, comme un paradigme du travail du vieillir ? Faisant signe d’une première moitié de vie passée, révélant un vieillissement déjà là ou préfigurant une fin de vie possible très proche ? Est-elle une butée qui invite (ou rebute) à s’engager plus sûrement, plus clairement dans le travail du vieillir et à se repositionner dans un parcours de vie ?

LE CORPS TOUCHÉ DANS SON NARCISSISME PAR LE TEMPS

La chute corporelle interroge le sujet dans son rapport au corps et dans son rapport à la temporalité, corps travaillé par le temps de l’enfance et par ceux qui y ont été rencontrés; corps que le sujet reconnaît comme sien parce que reflété dans des miroirs successifs et en tout premier dans le regard et l’attention de la mère. Un corps qui tombe c’est un être touché dans son narcissisme. La chute est toujours l’expression et la source d’une blessure narcissique. Tomber comme un enfant, ne pas pouvoir se relever seul touche l’estime de soi, la confiance en sa valeur, en ses capacités. Là se rappellent la dépendance, les limites, le manque, la fragilité corporelle et la mort toujours possible, l’impuissance et la petitesse. « N’être que ça » : la chute en l’exposant suscite la honte, affect très présent, celle de se voir et voir l’autre me voir ainsi. L’image de soi se déchire brutalement.

Tomber et rester à terre propulse le sujet dans des temps anciens et oubliés des premiers pas, temps d’avant les mots, temps du narcissisme primaire; ce narcissisme qui ne se soutient que de la présence d’un objet bien particulier, celui qui satisfait tous les besoins. Temps plus précisément où ce narcissisme prend fin quand le développement, les poussées maturatives amènent l’enfant à élargir son monde au-delà de sa mère, à se décoller de l’arrière fond maternel…quelque part entre originaire et infantile. Tomber et rester à terre propulse aussi paradoxalement le sujet, en moitié de parcours de vie ou très âgé, vers un temps futur proche et menaçant inconnaissable, lieu du non savoir, la mort. Le corps que révèle la chute est celui des limites; la défaillance rappelle la castration, la mortalité de ce corps périssable travaillé par le temps qui passe.

La chute, entre répétition et préfiguration, est un événement qui a la même fonction qu’une interprétation sauvage. Il apporte au sujet, qui n’est pas totalement étranger à sa survenue, une représentation sur la scène du réel d’une problématique voilée ou ignorée à l’intérieur de sa psyché. Cette problématique est celle de la temporalité qui se révèle à travers la chute dans l’espace physique et psychique.

L’INCONTOURNABLE TRAVAIL DU VIEILLIR

On ne vieillit pas sur un front général, c’est quelque chose de particulier qui « se déglingue » et produit le vieillissement. Celui-ci, si programmé ou plutôt si déterminé soit-il, prend toujours la forme d’une maladie, ou d’une sorte d’accident, d’une forme d’aléa. Il nous semble que le sentiment de vieillir, « le coup de vieux », surgit quand intervient la conjonction de deux éléments : une grande difficulté à un réinvestissement objectal après une perte imposée par la réalité et une sidération imposée par un changement somatique. Comme si le bouleversement était provoqué par cette simultanéité. Le vieillissement n’est pas une maladie mais il s’y apparente par la profondeur des transformations qui marquent cette période : transformation du corps, image du corps en reconstruction, amour de soi en doute, devenir et proportion des pulsions Eros/ Thanatos en jeu, commerce objectal et narcissique déréglé, libido en quête d’objet, remaniement fondamental du moi avec les instances héritées d’identifications passées, moi idéal/idéal du moi/surmoi, assise et repères socio-identitaires en rupture, réorganisation de la dualité passivité/activité, prise de conscience des limites temporelles et symboliques de son existence. Un authentique travail psychique, un « travail du vieillir » devient nécessaire (H. Bianchi 1980, G. Le Goues 1991, D. Quinodoz 1993).

Henri Danon-Boileau (2002,2006) le dit à sa façon : « Pour faire du neuf avec des vieux il faut que les vieux soient bien eux-mêmes et non pas des faux jeunes, c’est-à-dire des vieux qui ont peur ou honte de ce qu’ils sont. Il faut s’intéresser à la question de l’identité. Une formule souvent reprise pour l’identité traduit et entretient, les confusions les plus lourdes de conséquences : « capacité de rester le même au travers de changements »; il est évident qu’on ne reste pas « le même » mais bien « soi même » en dépit des changements; il s’agit, selon la formule de Spinoza, de « persévérer dans son être ».

Chaque sujet s’engage dans ce travail de vieillir de manière éminemment singulière, à la fois en prise et en déprise avec sa corporéité, son histoire et ses objets d’attachement. Les crises et les accidents du vieillir sont succession d’étapes, et toujours risques ou opportunités de s’y rencontrer. Le cache-cache coûteux n’est plus de mise. Il faut rencontrer ce « soi-même » qui m’habite et que j’habite. Chaque étape de vie éprouvée ou au contraire esquivée, ouvre ou ferme la potentialité d’un travail élaboratif, adaptatif pour continuer plus loin un parcours de vie.

Il nous semble que face à ce travail du vieillir, pressé par une conjonction explosive, mais impossible ou en achoppement, le sujet s’engage parfois dans la voie somatique. Deux scènes, se portent, s’entrechoquent, s’infiltrent et se parasitent : la scène corporelle et la scène psychique. « Nous sommes tous des êtres psychosomatiques…» (R. Debray 2001). Comment le corps blesse-t-il et condamne-t-il la psyché et, symétriquement, comment la psyché fragilise-t-elle et attaque-t-elle le corporel ? L’articulation corps et psychisme ne peut se donner comme entité que dans la mesure où elle se donne de l’autre, en dehors, par l’objet. La relation de séparation et d’union que définit l’individuation ne se termine jamais…elle est toujours en question en devenir sur fond de vie incertaine (C. Dejours 1993).

Nous avons mis en avant lors d’un précédent travail (C. Roos 2003) l’hypothèse que pour certains sujets, la maladie (notamment en cancérologie) peut parfois être la voie possible en place du travail du vieillir. Ecoute et rencontre de patients aux phrases saisissantes : « je vais mourir d’un cancer, c’est peut-être mieux, je n’aurais pas su inventer ma vieillesse ». La maladie somatique survient en attaquant l’intérieur du corps : enfouissement plus profond, régression autre que celles données à vivre par l’attaque de la motricité, conséquence d’une chute corporelle. La chute est temps de décramponnement, de dessaisie, perte de verticalité, témoin d’un corps support qui lâche, qui trahit, qui se blesse dans sa motricité : hématomes, plaies, cicatrices inscrites dans la peau (parchemin d’une vie), contraintes qui se localisent souvent dans les articulations attaquant leur souplesse. Certaines deviennent malhabiles, limitées, métalliques et peuvent même se « débricoller ». Comme si se marquait dans le corps la vulnérabilité des liens d’attachement, leur réduction, leur cassure, leur rigidification (G. Haag 1988). Plus superficielle que la maladie grave, mais non moins mortelle dans certains cas, la chute appelle du côté de la capacité de portance du sujet (capacité à se porter soi-même, J-M.Quinodoz 1989,1991)), de ses assises spatio-corporelles (A. Brousselle 1989) dans leurs complexes dimensions horizontales (le giron, le ventre, l’arrière fond maternel) et verticales (le tuteur phallique paternel). La chute est-elle à comprendre, après-coup, comme achoppement voire pathologie de la perte à expression spatiale ?

LA CHUTE, PASSAGE PAR L’ACTE PONCTUANT LA PERTE DE LIENS ET D’ATTACHES

On-The-Edge-Surreal-Photo-Art-by-Martin-StrankaDans la vie de l’être humain, la chute est présente de la naissance à la mort. Un pas qui hésite, est-ce une vie ou un lien qui se dérobe ? Le travail clinique auprès de sujets dans des « sauts d’âge », ou dans les dernières étapes de vie, m’a donné à entendre que ce n’est pas à la vie que l’on s’agrippe mais aux autres, présents comme supports intériorisés, ou à défaut objets présents dans l’immédiat espace, à portée de mains. La chute questionne violemment le sujet sur ce qui le fait tenir debout, ce qui le motive à aller plus loin, sur ses supports internes et externes. Elle l’interroge sur sa capacité corporelle (le moi avant tout corporel est porteur intrinsèquement de sa propre destructivité), mais aussi sur la solidité, la fiabilité de ses soubassements psychiques, de ses liens, et de ses attaches. Dans le réel, la chute dont on ne se relève pas tout seul alerte, mobilise les très proches appelés les premiers, par le chuteur lui-même (dans 95% des cas des chutes fracturantes) sur les lieux du drame. De multiples récits de chutes au fil des années ont confirmé cette dimension pour les sujets vieillissants ou très âgés, les secours officiels et anonymes (pompiers, médecin, SAMU) n’étant pas ceux appelés en première intention, quelque soit l’état de détresse et de blessure corporelle. La chute met en scène et donne à voir. Elle fait rupture, elle immobilise le sujet et mobilise l’entourage, elle blesse et marque, elle révèle, elle fait signe ou elle impose, elle appelle ramassage, relevailles, prise en soins, accompagnement sur les empreintes des premiers pas et remise debout physique et psychique (C. Roos 2005). Dans certains contextes (formes de conjonctions explosives ou impasse relationnelle) où se conjuguent l’immobilisation au sol et le fait de ne pas pouvoir se relever, l’accident-chute résonne profondément dans le psychisme et effondre le sujet au-delà de ce que l’impact physique aurait pu laisser supposer. La chute en arrière, « celle où on ne voit pas venir », où l’agrippement est impossible, est particulièrement traumatisante (C. Roos 1997).

Dans les récits post-chute, la douleur physique peut prendre toute la place. Elle ramène le sujet sur la partie atteinte et sur lui-même. La douleur physique entraîne à la fois un réinvestissement de soi-même, une sidération et une anesthésie de la pensée. La blessure douloureuse réelle fait-elle alors fonction de pare-excitation par rapport à une effraction plus grave ? On peut supposer que la chute dans sa douleur physique « tombe bien » et sépare de pire encore. « Cette chute m’a coupée de ma peine » souligne une patiente. Le passage de la douleur corporelle (traduisant un investissement narcissique du corps et de la partie lésée) à la douleur psychique (traduisant un investissement objectal d’un sujet « aux prises » ou « en prise » avec ses objets et à leur absence), marque le discours autour de la chute : oscillations d’une douleur à l’autre.

S’expriment la passivité et la non préparation face à cet accident qui revêt les caractéristiques du traumatisme; le moi est débordé dans ses fonctions de liaison, mettant en faillite toute possibilité de symbolisation. Derrière ou même avant la violence et le saisissement de la chute physique, est mise en avant la soudaineté d’un autre choc : l’autre coup qui a frappé avant et celui encore avant. En effet dans les discours autour de la chute toutes les pertes physiques et psychologiques sont prises en abîmes aspirantes. Le récit autour de certaines chutes est essentiellement évocation et recherche de ces attaches perdues S’impose massive la perte récente d’un lien à travers la disparition d’un objet particulièrement investi (personne, lieu, animal…). S’impose l’évocation d’un espace relationnel vidé récemment, d’un déséquilibre brutal, d’un manque lié à l’absence. Dans l’ajustement du corps à l’environnement se rencontre l’expérience de la chute, dans l’ajustement du Moi par rapport aux personnes se rencontrent l’expérience du vide et son cortège d’affects. La chute s’apparente à un raté dans l’ajustement à l’environnement; tout se passe comme si la distance, le rapport aux objets devenaient problématiques (M. Balint 1959).

Au fil des entretiens, cette perte traumatique insiste, revient, nous amenant à penser la chute comme décharge dans un agir. Comme si l’excitation débordant les liaisons représentatives était canalisée vers des fonctionnements archaïques préverbaux. La décharge dans l’agir suit un modèle peu dépendant du langage, donc une solution plus primaire : solution de l’enfance, de l’être qui n’a pas encore accès aux mots. Cette décharge peut se comprendre comme un « acte-symptôme », un passage par l’acte qui ponctue une rupture dans la réalité, et corporéise dans l’espace un mouvement psychique d’effondrement de la portance. Cet effondrement est lié soit à la perte des qualités portantes de l’objet intériorisé, soit aux dysfonctionnements de la rencontre avec cet objet primaire. La chute, profond désétayage, questionne sur l’étayage, le soutien progressivement intériorisé, sur la constitution et la fiabilité du support interne construit sur l’étayage maternel : premier porter, holding, handling, cette attention attentive et cette prise en soin que Bowlby nomme « caregiving » et qui vise la protection, la sécurité de l’enfant. Etayage en trop, en pas assez, en « suffisamment bon » ? Le désétayage contenu dans la chute interroge du coup l’appui concret et fort que représente l’objet disparu récemment, le lien, l’investissement « ce qui attachait », « tenait ».

LA DIFFICULTÉ À « LAISSER TOMBER L’OBJET »

La chute repérée comme passage par l’acte montrant le détachement brutal de l’objet réel, traduit la difficulté élaborative, l’achoppement du travail de deuil et son caractère traumatique. La chute en tant « qu’accident » est révélatrice de la pulsion de mort, force de déliaison et de destruction. « Certains accidents peuvent apparaître comme les révélateurs de la présence chez un patient d’une force destructrice dont il n’avait pas conscience. Comme tout révélateur, il opère un effet de surprise car justement le révélateur sert à rendre manifeste ce qui était irreprésentable, c’est-à-dire dans le cas de l’accident, les désirs destructeurs » D. Quinodoz (1984) dans son article « L’accident en tant que révélateur de la pulsion de mort », rappelle le lien entre pulsion de mort et haine; elle insiste sur le fait que la découverte de l’ambivalence amour et haine envers l’objet d’attachement est un temps favorisant l’acte destructeur vis-à-vis du sujet lui-même. L’incapacité d’accepter l’ambivalence à l’égard de l’objet disparu, le désir si violent de rompre (« de laisser tomber ») avec cet objet est parfois impossible à représenter et de ce fait à verbaliser. Cette force poussant à détruire un objet, en même temps si précieux, est si invraisemblable que le sujet la dénie. Le sujet, parfois, tombe en même temps qu’il fait tomber l’objet. Cette chute en « corps à corps » et l’identification au défunt s’entend dans les entretiens. Laisser tomber l’objet est insupportable et entraîne immédiatement un « se laisser tomber soi-même ». On peut relever le rôle joué par la culpabilité inconsciente favorisant la désintrication pulsionnelle et la transformation du sadisme en masochisme. Quand le sujet voit apparaître la haine « au plus proche de la position dépressive » et qu’il ne peut encore intriquer amour/haine, il fait un mouvement régressif essayant d’éliminer la haine en ne la représentant plus. Seule la représentation est éliminée, pas la force destructrice que nous pouvons penser « actée » dans la chute.

I-Was-Falling-High-Surreal-Photo-Art-by-Martin-StrankaÀ l’occasion d’une chute, se réinterrogent et donc s’actualisent la relation au corps et au psychisme maternel, dans ses multiples modalités de présence et d’absence. Pour le chuteur, dans l’ici et maintenant des soins hospitaliers et du soutien des proches, c’est cette partition qui se rejoue plus ou moins fortement, avec ses accords, ses dysharmonies, ses fausses notes ou sa mélodie.

L’enfant s’agrippe à son objet pour éviter la séparation, c’est-à-dire la perte de cet objet; le bébé n’accepte de « lâcher » sa mère, de se décramponner, que si cette mère est psychiquement présente en lui (A. Ferrant, 2008). Les conditions de ce décramponnement impliquent un objet suffisamment disponible, malléable et ferme dans sa présence. Les spécificités de la présence de la mère conditionnent agrippement ou désagrippement avec les défaillances potentielles repérables ultérieurement et remises en scène à travers l’accident/chute et surtout ses « relevailles », forme de retrouvailles. « Pour me protéger des chutes il me faudrait toujours quelqu’un à mon bras » m’évoque une dame vieillissante et chuteuse à répétition :, évoquant ainsi la quête d’une présence externe permanente à défaut d’une présence interne possible (C. Roos 1989).

Dans les récits post-chute il apparaît primordial d’écouter ce que le sujet dit de son temps à terre et des forces et capacités déployées pour appeler, pour s’en sortir; la sidération et le désêtre prolongés au sol (sans éclairage explicatif médical du type de la perte de conscience), l’abréaction interrogent fortement les forces de vie et la violence mobilisable de l’agrippement pour aller plus loin. Tous ces éléments ont une valeur pronostique certaine pour évaluer la capacité à l’inscription dans les soins et la rééducation, la motivation à se remettre debout physiquement mais surtout psychiquement. « Chacun le sait, la vie (…) jusqu’à sa fin est cette sorte d’histoire sinon de geste, d’un désir à la fois singulier et multiple au travers de laquelle un sujet se révèle attaché à des objets premiers puis leur en substitue d’autres sans cesser pour autant de viser ceux-ci » (Bianchi 1989).

LA CHUTE, RÉPÉTITION ÉLABORATIVE VIVANTE

Lâcher l’objet, être lâché par lui, ces temps du décramponnement sont nécessaires car fondateurs de l’individualité. Quelle capacité a le sujet de se porter seul et jusqu’où ? La chute est-elle le prix à payer pour se dégager, s’élever, s’individuer ? Le risque extrême pour exister ? La « dernière chute » en cache d’autres, tant physiques que psychiques, et offre une mise en arrêt, écho dramatique-du côté de la déliaison et de la destruction- ou écho opportun-du côté de la reprise élaborative et du dégagement symbolisant.

Dans les temps du milieu de la vie, la chute corporelle fait signe, engage au « travail du vieillir » questionne « l’aptitude au travail de deuil » (M. Hanus 1995), à la séparation et à la réorganisation possible des investissements. Il paraît fondamental de saisir que le deuil n’est pas seulement une perte d’objet, mais aussi un phénomène actif nécessaire à l’existence du Moi. « Le moi…se laisse décider par la somme de satisfactions narcissiques à rester en vie et à rompre sa liaison avec l’objet anéanti » (S. Freud, 1915)

Dans des âges plus avancés, au fur et à mesure que se profile plus précisément la butée finale, ou que se rencontre une « perte de trop », la chute corporelle révèle le vieillissement. Elle impose sans détour les renoncements « pour de vrai », la perte de soi, le prolongement dans l’autre à venir. La vieillesse, déjà là, fait apparaître la dernière perte subie comme « la toute dernière ». L’objet perdu récemment se présente alors comme dernière histoire d’amour à laquelle il faudrait renoncer. Une impossibilité de réinvestissement objectal se profile. Travail de deuil ultime ? Ultime occasion de reprendre les deuils en suspens, à travers cette perte en trop qui va de manière plus spécifique, plus tenace ou harcelante, réveiller les tout premiers investissements et leur perte, notamment la perte de l’objet maternel à tout jamais. La perte de ce qui apparaît le dernier objet, la proximité de la mort perçue par le sujet à travers la chute, lui imposent de faire le deuil en lui de l’enfant merveilleux, tout puissant et immortel et d’engager peut-être un travail de deuil du Moi (M. Peruchon 1991). Moi vieux et mortel, mais en appui sur son monde interne vivant.

Le vieillir n’est pas un adieu au monde mais une nouvelle aptitude à être au monde, continuer autrement. Face aux ultimes limites et aux renoncements, le sujet peut adopter une voie régressive et se replier, régresser vers la mère qui protègerait l’être à nouveau sans défense, tenter de puiser dans ces retrouvailles imaginaires la force d’élever la barrière du déni; comme Antée dans la mythologie grecque qui redevient vivant, indéfiniment invincible et immortel dans le contact maintenu ou retrouvé avec sa Terre- mère Gaïa.

Certaines chutes physiques apparaissent comme des tentatives coûteuses pour le moi de colmater, tout en la signalant, la faille ainsi causée. La chute reproduit alors le traumatisme, elle l’actualise : répéter pour tenter de lier ? Cette répétition peut offrir la possibilité de donner du sens, d’élaborer après coup, condition à laquelle elle ne sera pas répétée compulsivement. La répétition trop fréquente des chutes peut faire réfléchir certes à la fragilisation corporelle de l’âge avançant ou avancé, mais elle ouvre à d’autres questions que nous laisserons en chantier :

  • Les conduites à risque, les actes ordaliques, la recherche des sensations extrêmes (D. Le Breton 1996, M. Thomère 1995) et leur devenir à travers le temps chez certains sujets.

  • Les procédés autocalmants et l’utilisation autocalmante du danger et de l’effroi, forme de compulsion à vivre des états de détresse (Szwec 1998), vaine répétition qui n’apporte pas durablement l’effet escompté; nous les appelons parfois « des chuteurs à répétition ou professionnels ».

  • Les syndromes de glissement, forme de suicide, renoncement prématuré aux efforts qui permettent d’assurer la survie (J-C Monfort 1998).

Recherche de la butée qui permet de prendre ses marques, de se sentir enfin contenu, soutenu ? La limite ultime qu’est la mort prendrait ici la place du système symbolique, signifiant le refus de la passivité en soi ? Se pose la question des limites corporelles plus vite rencontrées dans le vieillissement, plus fracassantes aussi, et des réorganisations possibles.

Le sujet peut, entre l’origine et le terme, s’ouvrir à la temporalité et à son irréversibilité, dans la jubilation des derniers pas, la curiosité et la découverte tardive mais toujours possible de ce soi-même mortel « mais pas si mal que ça » animé par une histoire relue, reliée et prenant sens. La chute est l’occasion pour le sujet « d’événementaliser » (J.Guyotat 1984) un traumatisme. Si l’inscription du traumatisme se fige dans l’indéchiffrable, l’écriture de l’événement, par contre, est une écriture vivante. À travers le récit s’imposent laborieusement l’appel à la mémoire, le besoin de rassembler, de relier, de mettre du sens « après le coup », de donner forme à une énigme du passé, et par là même de tenter de s’en dégager un peu plus. « Dans la conception freudienne de l’après-coup et du traumatisme, l’expérience passée psychiquement non signifiée du sujet peut être reprise en compte à l’occasion d’expériences ultérieures qu’elle influence économiquement et dynamiquement, et qui lui confèrent en retour rétroactivement une signification qu’à l’origine elle n’avait pas pu trouver (…) effet de chocs, traumatismes désorganisateurs et inséparablement chances tardives jusqu’au bout maintenues de réarticuler et re-signifier la vie entière » (J.Guillaumin1982)

La chute apparaît ainsi dans sa double dimension complexe : elle fait « coup double » en quelque sorte ! Elle peut ouvrir le sujet à la reprise signifiante d’un traumatisme passé et à la tentative de donner du sens à ce qui va advenir : perte du moi, dernière hémorragie narcissique, désétayage final, sans après-coup possible. La chute, entre pulsion de vie et pulsion de mort, entre passivité et activité, peut être sursaut, dégagement, survivance, violence de vivre jusqu’au bout (C. Balier 2007), en dépit et non en déni de la mort. Se rencontrer au travers d’autres, devenir Soi, se transformer au fil du temps, en appui sur un monde intérieur habité, habitable, dicible, lisible à travers certains traits ou métamorphoses, se prolonger en d’autres, transmettre… Il s’agit d’une aventure souvent coûteuse en énergie, toujours unique, en mouvement, en création jusqu’aux confins de l’existence humaine…Trajets à reconnaître, apprivoiser, soutenir, contenir. La qualité de portance des équipes soignantes pluriprofessionnelles peut ou non favoriser, en écho aux premiers pas, l’acquisition d’un sentiment de portance, certes jamais définitive, mais débouchant sur un sentiment d’unité et d’identité personnelle trouvée ou retrouvée, et le plaisir mêlé d’effroi qui accompagne le sentiment de voler de ses propres ailes.guillemets2


Catherine ROOS, « Des chutes en abîme, une chute en cache une autre... », Champ psy 1/ 2008 (n° 49), p. 95-95
URL : www.cairn.info/revue-champ-psychosomatique-2008-1-page-95.htm.
DOI : 10.3917/cpsy.049.0095

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Catherine Roos est psychologue clinicienne en services hospitaliers, en centre de prévention, Chargée de cours à l’Université Lyon II

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  • Invité
    F. Duffaud lundi, 05 mai 2014

    Bel article, merci pour cette réflexion de qualité

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Invité mardi, 20 février 2018

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